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Fiona Ottaviani, Copyright Bruno Fournier

Penser la paix dans le champ de l’économie

En quoi la paix économique bouscule-t-elle les principes d’une économie néo-libérale ultra-compétitive ? Par extension, notamment dans le contexte du post-Covid-19, comment engager une réflexion sur des relations économiques apaisées ?

Entretien avec Fiona Ottaviani, économiste et membre de la chaire Paix économique, Mindfulness et Bien-être au travail de Grenoble Ecole de Management qui présente sa recherche récente.

 

L’organisation actuelle des systèmes économiques, fondée sur l’hyper-compétition, est destructrice pour l’homme et pour l’environnement. D’où la notion de « guerre économique ». La question de « l’harmonie sociale » constitue pourtant, en théorie, l’une des résultantes des systèmes néo-libéraux. Pouvez-vous la définir ?

L’harmonie sociale, telle qu’elle est vue par les néo-libéraux, est synonyme « d’équilibre concurrentiel ». Cette conception de la régulation par le marché évince toute réflexion sur les rapports de violence produits par le système capitaliste. L’idée sous-jacente est que la régulation du monde social devrait être assurée essentiellement par le marché, qui serait le lieu de rencontre des intérêts égoïstes des acteurs économiques. Le trait commun des systèmes ultra-libéraux repose sur le postulat suivant : le marché – la rencontre entre l’offre et la demande – est le meilleur instrument de régulation, garant de l’harmonie sociale. L’harmonie sociale est une mystique qui occulte toute réflexion sur les rapports de pouvoir au sein de l’économie.

 

Les rapports de pouvoir sont un impensé, dites-vous. Dans ce contexte, quelles sont les conditions de pacification des relations économiques ?

Avec l’idée de la « main invisible », les intérêts individuels s’harmonisent automatiquement sur le marché. Cette harmonisation automatique présuppose la paix, plutôt qu’elle ne la pense positivement C’est pourquoi, jusqu’à présent, la réflexion sur des relations apaisées en économie constitue encore une forme de terra incognita du développement soutenable.

Dans la conception néolibérale, le monde social doit s’ajuster à l’image de la théorie. Les travaux de la chaire proposent au contraire de procéder à l’inverse : partir de ce qui est – quels sont les besoins à l’échelle individuelle et collective, et y apporter les réponses et les ressources physiques, organisationnelles, managériales, émotionnelles, spirituelles, etc. La première nécessité est donc de rompre avec une conception d’une société faite d’individus atomisés et avec le postulat selon lequel les individus ne seraient à la recherche que de leur propre intérêt, et que ces mêmes individus seraient violents et compétitifs par nature. Quand on prend cela pour un fait de nature, on oublie l’effet qu’ont les institutions sur la conformation des sujets sociaux.

 

Quels sont les principaux leviers d’action qui émanent de votre recherche ?

L’enjeu principal consiste à repenser de façon concomitante notre rapport à nous-même – en termes de subjectivité, d’affects et d’émotions –, les relations inter et intra-entreprises et la transformation de la structure sociale de nos institutions. L’idée maîtresse est bien de pacifier le rapport à soi-même et aux autres, de livrer la critique de la performance, de la productivité et de la rentabilité comme horizon unique de la sphère économique.

Il est en particulier nécessaire de refonder radicalement les institutions. Celles-ci nous orientent au plan comportemental, en participant au développement de l’esprit critique, de l’empathie, la coopération… La crise sanitaire du Covid-19, nous invite à penser une transformation de ces institutions, tel que notre modèle éducatif global, très concurrentiel. Ce n’est pas la direction prise par nos gouvernants au vu des dernières réformes envisagées pour l’enseignement supérieur.

Au sein de l’entreprise, il s’agit d’intégrer l’entreprise dans la cité, via une contribution au bien commun, mais aussi d’asseoir la place du salarié dans la gouvernance, via sa prise de participation au mode de gouvernance et au pouvoir.

L’ensemble pose évidemment la question des politiques publiques. Le capitalisme se nourrit de la destruction et de la colonisation de champs de l’existence qui étaient précédemment non marchands. Si quelque chose n’est pas un marché, il faut, dans le sillage des politiques néolibérales, faire en sorte qu’il ressemble à un marché. Ainsi, la santé, l’éducation, la prison, l’armée, les biens communs (air, eau, etc.)… jusqu’aux espaces privés non marchands, constituent un des terrains d’extension du capitalisme et de la logique de la performance financière. Dans cette logique-là, on perd de vue le rôle de l’économie, qui est de répondre à des besoins humains. Les besoins humains ne sont pas illimités contrairement à ce que le postule la théorie néolibérale. Ils sont limités et partagés entre tous les êtres humains. L’économiste Max-Neef en établit une liste : subsistance, protection, affection, compréhension, participation, loisir, création, identité, liberté.

La résilience est la capacité d’un territoire à répondre à des chocs. La résilience ne définit pas une trajectoire. Il nous faut aujourd’hui définir une trajectoire avec les acteurs du territoire (entreprises, associations, pouvoirs publics, citoyens) permettant de répondre différemment aux besoins des personnes. Cela passe à la fois par une interrogation sur notre qualité d’être au monde, sur notre rapport à l’avoir, sur nos actions et aussi sur la manière d’être en relation avec autrui.

 

« Un nénuphar, pour pousser, a besoin d’une base de boue », a dit Dominique Steiler, en évoquant les conditions d’un changement de modèle économique. Quels sont alors les ingrédients d’une transformation ?

Le premier enjeu est de constituer des collectifs d’acteurs, porteur d’une autre vision de la régulation sociale. Les organisations, telle que la chaire Paix économique, dans les espaces de discussion critique qu’ils ouvrent, ont une voix à porter : la finalité d’une entreprise ne vise pas à générer du profit mais à participer au bien commun, en apportant des réponses soutenables aux besoins humains.

L’autre enjeu est de continuer de développer des approches d’éducation à l’empathie, la coopération, la résilience et la transition socio-écologique, en conservant un regard critique global sur ce qui s’opère.

La mise en place d’autres modes de régulation collectifs est indispensable. La crise sanitaire a accentué la crise économique préexistante : le système financier est instable et déconnecté de la production réelle ; les inégalités sociales s’accentuent. Cela crée un mal-être global au plan sociétal. La course effrénée à la rentabilité financière a des effets profondément délétères sur l’environnement et le social.

A l’échelle locale, il s’agit de développer d’autres rapports de coopération, de reconstruire des filières soutenables, d’œuvrer à la préservation des biens, aux ré-usages des ressources, etc. Autrement dit, l’enjeu est pour l’ensemble des acteurs œuvrant à la transition socio-écologique de concevoir des réponses synergiques et non destructrices aux besoins. Or, chaque échelon est interdépendant des autres niveaux : par conséquent, c’est simultanément aux différents niveaux territoriaux qu’il faut faire monter en puissance les initiatives déjà existantes si l’on veut réussir à retrouver à une marge de liberté pour avancer ensemble sur le chemin de la paix économique.

 

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